Ils
sont indispensables à ma santé mentale.
Les chats nous comprennent et c’est là le plus bel hommage
qu’on puisse leur rendre. |
Si
je m’écoutais, je vivrais entouré de chats et de rien d’autre.
De quelques livres aussi. Et de musique, sans laquelle la vie ne
ressemblerait à rien. Je vivrais de rien, d’amour et d’eau
fraîche, de légumes plantés dans mon potager, de l’air du temps
et de ces mille petits riens qui font le sel de l’existence.
Surtout, je me garderais bien des hommes, de leur médisance et de
leur lâcheté, de leur tromperie et de leur méchanceté, de leur
vacuité et de leur bavardage.
J’irais
dans la vie, solitaire, sans attache, libre, sans comptes à rendre à
personne, accompagné d’un chat dont la présence ne me quitterait
jamais. Nous habiterions une simple cabane, près d’un lac aux eaux
bleutées, entourés d’arbres qui s’élèveraient hauts dans le
ciel, mirifiques et majestueux, parmi la tendre beauté de paysages
qui ne s’encombrent d’aucun artifice pour se laisser admirer,
quand le soleil au zénith s’étend au-dessus d'eux et chante
le bonheur terrestre.
Nous
serions inséparables mon chat et moi. Je n’aurais aucun secret
pour lui, il se confierait à moi, assuré que jamais je ne le
trahirais. Il serait là, beau et doux comme tous les chats,
énigmatique et solitaire, placide et attentif, les yeux pleins de
ces mystères dont les dieux les ont pourvus pour mieux nous
ensorceler, promenant son allure féline parmi les livres et mes
souvenirs d’autrefois.
Les
chats, eux, ne nous jugent pas
Point
de disputes, de cris, de rivalités mesquines –commerce habituel
des individus– mais le simple plaisir d’être, de prendre la vie
comme elle vient, d’ouvrir grand les portes de nos sens pour mieux
la goûter et la révérer, dans cet accomplissement de l’existence
qui s’écoule, douce et sans fracas. Il veillerait sur moi, je le
laisserais vivre sa vie et quand il viendrait me voir pour me conter
sa journée, je l’accueillerais comme un vieil ami dont il me tarde
d’avoir des nouvelles. Il me dirait ses courses et ses poursuites,
ses haltes et ses siestes, ses cachettes et ses ruses, ses
chevauchées fantastiques et ses raccourcis furtifs et, blotti à mes
pieds, il s’endormirait, heureux d’exister.
Je
prendrais le temps de le regarder, ce chat enroulé sur lui-même, à
la respiration profonde qui parfois s’agite quand dans ses rêves
opiniâtres, il se lance des défis homériques, à la lueur de ses
moustaches frétillantes qui sont les palpitations des cœurs quand
ils s’éprennent les uns des autres. Et dans le soir qui décline,
parmi les senteurs qui montent de la terre assoupie, au milieu des
trésors de la nature alanguie, je lui dirais mes doutes et mes
chagrins, mes peurs et mes vertiges, ma condition d’homme perdu
dans un monde qui le déborde et le dévore.
Il
ne me jugerait jamais –le chat n’a pas le goût des manigances et
des machinations dont nous autres humains sommes si friands, quand il
s’agit d’écraser l’autre pour mieux asseoir son autorité. Il
m’accepterait comme je suis, fragile mais fort, joyeux mais
désespéré, mélancolique mais idolâtre d’une vie honnie et
aimée à la fois, toujours éclairée par la présence de ces chats
dont les vagabondages singuliers, les pitreries toujours
recommencées, les incessantes loufoqueries, les folies et les
caprices, leur charme ineffable et leur grâce jamais domptée
m’auront plus d’une fois dissuadé d’aller au-devant de la mort
carnassière et oublieuse.
Par
Laurent Sabalovitsch pour le journal Slate", lien ci-dessous
https://www.slate.fr/story/172758/chats-consolation-douleur-vivre