Le soulèvement de la vie par Maurice Clavel




Je vous propose de découvrir ou redécouvrir un excellent film-documentaire de Maurice Clavel. un réflexion sur la vie, le travail, le temps « le soulèvement de la vie ». Invité sur le plateau du l'émission « à armes égales », en 1971, Clavel devait, à l'issu de la projection de son film, se confronter à monsieur Jean Royer dans un débat (après visionnage du film de m. Royer). Le film se trouva censuré par le pouvoir. Le « journaliste » Duhamel essaya lamentablement de justifier le terme de censure par un minable « ce film ne portait pas en lui-même la marque d'une censure particulièrement lourde ». A-t-il oublié que charcuter un film, même modérément, c'est aussi une censure ?
Je n'ai pas trouvé hélas la suite de l'émission, ni le film proposé par m. Royer.

47 ans ont passé, et nous sommes saisis par l'actualité du texte et des images !
La censure, comme disait Bernard Werber, a changé de visage aujourd'hui : Ce n'est plus le manque qui agit mais l'abondance". l'abondance de merde médiatique qui noie les quelques îlots de raison...
Si vous regardez bien, dans l'assistance se trouve Marek Halter.
Le texte du monologue après la vidéo.


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Nous ne nous aimons pas ! Nous ne nous aimons pas. 
Qui se regarde, qui se sourit, qui se soucie seulement de l’autre ? 
La plupart vous diront qu’ils ont autre chose à faire. C’est vrai que tout le monde a quelque chose à faire. Mais quoi ? Et en le faisant, est-ce que chacun s’aime soi-même ? 
Vous savez qu’on est en train d’achever d’industrialiser la France. Voyez cette machine : elle a ses lois, qui sont devenues les nôtres. Rendement, rentabilité, profit, profit !... Elle n’a pas besoin de faire l’amour, n’ayant pas de sexe. Nous nous aimerons donc très mécaniquement ! Elle n’a pas besoin de prier, n’ayant pas d’âme, et nous serons de même fonctionnels et réglementés !... Elle est née à la fin du XVIIIe siècle, en Angleterre et en France. Il arrivait alors qu’un ouvrier  vînt travailler deux ou trois jours par semaine. Les autres jours, disait le maître, il flemmardait… Alors on a réduit les salaires des trois quarts. Plus question de rire ! Comme ça, ils se sont exténués tous les jours, pendant un siècle et demi, à survivre ! 
Maintenant qu’ils y sont à peu près arrivés, ils ont un peu de temps – oh, un tout petit peu ! – pour se demander : Pourquoi ? L’ennui, c’est qu’il n’y a pas de réponse…. Ou plutôt si : pour rien ! 
L’homme n’est pas fait pour cela ! Et comme il n’est pas fait pour cela, il en crève, comme un animal en cage ! 
Et plus il produira pour vendre et pour consommer, et plus il deviendra dingue. Dans cette société qu’Alberto Moravia appelle société excrémentielle Où c’est déjà notre cadavre qui prolifère ! Non la machine n’est pas officiellement une déesse. En principe, le Dieu, celui qui remplace le Dieu créateur, c’est l’Homme… Mais lequel ? Celui qui se l’incorpore, ou celui qu’elle use et dévore ? Les deux sont séparés par cette épaisseur-là qui est aussi le savoir : l’un sait, l’autre ne sait pas. Et l’on se demande Si cet homme humaniste, notable, distingué, n’aurait pas besoin d’un sous-homme pour se sentir un peu Dieu, pour se sentir vivre ! C’est pour cela qu’il est si terrible, quand il le peut avec l’autre classe A plus forte raison avec les autres races… De là vient tant d’autorité implacable dans l’usine D’un mot, à tous les sens de ce mot, On s’écrase ! Et le plus sinistre, peut-être, c’est l’optimisme, L’optimiste, le gigantesque bain commercial d’optimisme ! Vous serez fort, vous serez belle, vous serez voluptueux, vous serez heureux, vous serez libres ! Vous baiserez triomphalement jusqu’à cent ans ! 
On vous vend l’air, l’eau, le soleil, la neige, le sperme ! C’est dit tant de millions et de millions de fois que ! on le croit, on le croit ! Et quand on n’y croit plus, comme on ne croit à rien d’autre… On s’en va… On n’est plus rien… Souvent, on n’était déjà plus personne… 
Alors si la révolte, c’était pour exister, pour s’aimer, soi-même et les uns et les autres ? Si nos fils n’avaient mal que de la poussée de leur âme – ou de Dieu même, qui sait ? S’il nous fallait nous convertir à nos enfants, pour les soulager ? 
On va leur chercher la Lune, et ils ne nous demandaient que de changer la Terre et nous-mêmes. Bien sûr, ils ne savent pas toujours le dire, mais regardez : Si l’eau, qui représente notre âme humaine, s’épanche librement, elle est droite, calme, claire : on la connaît, elle se connaît… Voici ce qu’on en fait, depuis au moins un siècle… Mais voici qu’à la fin, sous la pression de cette âme, qui n’en peut plus de se sentir comprimée Le doigt faiblit Sans céder… mais Le jet sera brisé en éclaboussures multiples, confuses et convulsives… Cela s’appellera violence, provocation, pornographie, délinquance, hippisme, yippisme, ennui, désespoir, drogue, suicide, Gauchisme… Et vous aurez beau jeu d’appeler cela des vices ! D’appeler dévoyé ce que vous avez dévié ! De réprimer le mal dont vous êtes la cause et de l’aggraver ainsi et de le réprimer encore, et ainsi de suite Hypocrites ! Alors que c’était le début du salut, et vous le saviez ! 
Du moins vous le savez à présent. 
Alors écoutez encore : Je m’adresse à un peuple qui, malgré bien des actes, depuis trois ans,  comparables aux mille ruisselets invisibles de la marée montante, n’a pas encore su se traduire, se répandre, se délivrer. 
Je m’adresse à un peuple qui a perdu sa patrie, car il ne voit à sa place que des banques – encore heureux quand elle sont sur le territoire ! – un peuple que ses maîtres détournent de son destin par les miettes de leur festin ! 
Je m’adresse aux familles françaises dont le père, peu à peu asservi ou habitué aux lois de ce monde, voit son fils qui les brise, et quelquefois s’y brise, et n’ose pas l’assister ! Je m’adressa à tous ceux qui travaillent au bas de l’échelle, avec d’autant plus de vertu que peu de joie, et que l’argent facile, en haut, démoralise ! 
Je m’adresse à l’armée et aux forces de l’ordre, sachant leur désarroi de n’être pas aimées songeant qu’elles furent, naguère, libératrices… 
Je m’adresse surtout à toute la jeunesse, et je l’appelle à dépasser les dépressions et provocations pour prendre et refaire ! Je m’adresse aux vieillards qui vont bientôt mourir en se disant qu’ils n’ont rien laissé… Mais ce n’est pas vrai ! Tout commence, si vous avez le courage ! Si le champ, le quartier, l’atelier, l’usine, la ville, la région, le peuple enfin , prennent la parole et la gardent !
A vous de vivre, demain !
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