crise des transmissions




Dans le sillage de l'article du blog de comprendre, où la question du rôle de la télévision et des nouveaux médias est posée, il me semblait opportun de ressortir une étude de la sociologue Dominique Pasquier concernant la transmission de la culture classique, des humanités pourrait-on dire. Epoque de l'instantanéïté, de l'image contre les mots, de l'émotion face à la raison, la problématique de la transmission des cultures est plus que jamais d'actualité. La machine à image prend le pas sur le support écrit, diminuant le recul nécessaire qu'à besoin tout un chacun afin de se faire une opinion réfléchie sur une question et non pas un avis de comptoir...


Culture : une crise des transmissions

Entretien avec Dominique Pasquier

La culture classique n’est aujourd’hui plus transmise à la jeunesse, hormis pour sa fraction la plus favorisée. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer : transformation des relations familiales, allongement de la scolarisation, rigidification des relations entre jeunes…


Faut-il s’en inquiéter ?

Partie, lors de sa dernière recherche, sur la piste des pratiques culturelles juvéniles, Dominique Pasquier a mené une enquête dans trois lycées d’Ile-de-France. Le premier, qu’elle a appelé le lycée Boileau, est un de ces établissements parisiens d’enseignement général très cotés où se pratique allégrement la sursélection sociale et scolaire. Les deux autres sont des lycées de grande banlieue, avec des sections générales et technologiques et un recrutement social mixte. Les résultats, contre toute attente, décrivent une culture juvénile rigide, très normative et fortement clivée entre garçons et filles. Voilà qui a conduit D. Pasquier à réinterroger les rapports de force entre cette culture des pairs et la culture « héritée », celle des parents et des institutions, qui semble avoir perdu, au moins pour les jeunes, son statut de culture dominante.


Comment une enquête sur la culture des jeunes vous a-t-elle amenée à une interrogation sur les transmissions entre les générations ?

Sans savoir exactement ce que je cherchais, je partais d’une question de base qui était : en quoi les pratiques culturelles, les pratiques de loisir sont-elles liées aux pratiques de communication, et comment s’inscrivent-elles dans les sociabilités quotidiennes ? Les questions touchant à la crise des transmissions sont venues, outre de mes lectures du moment, de l’énorme différence entre le lycée Boileau et les lycées de banlieue.

Concrètement, je voyais que le modèle de la reproduction culturelle, tel que l’avaient formulé Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans "les héritiers" (1), ne fonctionne plus que dans des conditions sociales très particulières, comme celles du lycée Boileau. L’évitement scolaire et la sursélection sociale en font une sorte de niche, où se transmet une « sous-culture du haut ». Les parents y ont une attitude très ferme concernant la transmission culturelle : les enfants sont mis au conservatoire, ils ont systématiquement des vacances à vocation culturelle (séjours linguistiques par exemple), ils sont amenés au musée… Il y a une volonté énorme, un effort sans relâche de la part des parents pour maintenir un lien avec la culture humaniste. Et surtout des stratégies pour éviter qu’entrent dans leur foyer les nouveaux médias. C’est cela qui m’a frappée : j’avais en face de moi des jeunes très sympathiques, qui me disaient qu’ils ne pouvaient pas regarder la télévision, que les jeux vidéo c’était éventuellement chez les copains mais pas chez eux – on voyait bien que c’était une culture encadrée. Du coup, l’école intervient là en renforcement de l’action parentale, comme dans le modèle des "héritiers". Mais, encore une fois, c’est un contexte très particulier.

Qu’avez-vous observé dans les lycées de banlieue ?

Le constat nouveau, c’est qu’il n’y a plus de transmission volontaire de la part des parents. Le rapport à la culture humaniste, héritée, s’est complètement perdu, y compris chez les enfants d’origine favorisée. On observe, en revanche, un renforcement très fort des relations entre pairs, et de la pression culturelle imposée par les groupes, surtout pour les garçons. Chez les jeunes, les produits culturels sont très liés à leur capacité à créer du lien social. Ce qui circule donc, c’est beaucoup de musique (r’n’b, rap, rock essentiellement), des contenus télévisuels pour les filles et des jeux vidéo pour les garçons, tout cela encouragé par la démultiplication des pratiques de communication : portables et SMS, chats sur Internet. Et dans ce système, il est très difficile pour les jeunes d’aimer quelque chose que les autres n’aiment pas. Certains élèves peuvent avoir des stratégies, et des pratiques, dont ils ne parlent jamais au lycée, mais elles ont en général du mal à perdurer – parce qu’écouter du jazz, par exemple, n’a aucune rentabilité sociale. La transmission verticale, venant des parents, n’est donc plus possible, parce qu’elle est trop contrariée par la normativité de la culture horizontale, la culture des pairs.

Pourtant, cette « tyrannie de la majorité » chez les jeunes n’est pas un phénomène nouveau…

Non, mais ce qui est peut-être nouveau, c’est qu’avant on était dans un conflit de générations, avec une culture juvénile dressée contre la culture des parents. Aujourd’hui, tout cela se passe dans une ambiance de cohabitation très paisible. Notamment parce que les enfants se sont vus dotés d’une autonomie relationnelle, c’est-à-dire de la possibilité de prolonger au sein du foyer la vie avec ceux de leur âge. C’est une des conséquences de la diffusion de nouvelles normes familiales, où chacun doit pouvoir désormais développer ses goûts personnels, sans que l’on ait à juger.

C’est très important car désormais les foyers sont des territoires clivés selon les générations, où l’on ne trouve plus d’objet culturel commun. La chambre des enfants est ainsi devenue un espace personnel (les parents frappent avant d’entrer en demandant s’ils ne dérangent pas), avec souvent tout l’éventail des nouveaux médias qui permettent d’entretenir leurs pratiques culturelles : la télévision, l’ordinateur, les jeux vidéo, Internet, sans compter évidemment le téléphone portable.

Je pense que cette individualisation, cette privatisation de la culture pour les jeunes, autorisée par les parents, financée par eux sans aucune conflictualité, est un phénomène franchement nouveau, qui contribue massivement à renforcer le poids de la culture générationnelle au détriment de celle des parents.

Il ne s’agit donc pas d’une démission parentale ?

Non, c’est un nouveau modèle de vie familiale qui a des effets très directs sur la culture. En même temps, les parents n’ont pas vraiment le choix. D’une part, ils ne peuvent pas contrôler une telle offre. D’autre part, ils marginaliseraient fortement leur enfant si par exemple ils lui imposaient des lectures, ou lui refusaient le téléphone portable. Le champ d’intervention des parents s’est donc beaucoup réduit : le dernier conflit, c’est la réussite à l’école. Si le travail scolaire n’est pas fait, que les notes s’en ressentent, il y a intervention des parents – inefficace, le plus souvent. Sinon le discours, c’est "il a le droit d'aimer son univers", univers qui reste inconnu des parents.

Pratiquement aucun parent n’écoute Skyrock, alors que le récent travail d’Hervé Glevarec (2) sur la radio montre par exemple que 93 % des jeunes de moins de 17 ans écoutent des radios jeunes, et seulement 7 % écoutent des radios généralistes ! Il serait pourtant intéressant de tendre l’oreille, car ce type de segmentation est appelé à s’étendre.

Vous évoquez aussi les transformations de la scolarité…

En effet, la massification a fait de l’expérience scolaire une expérience centrale pour tout le monde, et plus seulement pour une minorité issue des milieux favorisés. La vie à groupe constant est beaucoup plus importante dans l’apprentissage de la société avant 20 ans qu’elle ne pouvait l’être avant. Les jeunes vivent désormais entre eux de façon organisée institutionnellement pendant vingt ans, alors qu’avant, c’était jusqu’à 13 ans, puis 16 ans. François Dubet l’a bien montré (3) :

l’adolescence s’est étendue à des groupes sociaux qui ne connaissaient pas cette période de latence où l’on suivait des études, où l’on est « grand » tout en étant à la charge de ses parents… En fait, on a assisté à la transformation simultanée de plusieurs modèles : du côté des transformations familiales tout d’abord, avec les postsoixante-huitards qui élèvent leurs enfants d’une manière complètement nouvelle. Ensuite, il y a la massification scolaire – la réforme Haby, qui instaure le collège unique, date de 1975, mais elle ne fera sentir pleinement ses effets que dans la décennie 1980. Enfin, à partir de ces mêmes années 1980, on assiste au développement de nouveaux produits culturels, depuis les radios libres et les jeux vidéo jusqu’à l’ordinateur et au téléphone portable.

On a donc une offre culturelle qui explose, au moment où les parents accordent une large autonomie à des jeunes qui vivent de plus en plus longtemps entre pairs. Mis ensemble, ces trois phénomènes expliquent assez bien, je crois, la rupture d’un modèle transmittif .

Quels sont les problèmes que pose cette rupture ?

Le premier, c’est que, comme le rappellent les psychologues, l’absence de conflictualité rend plus difficile la construction de soi de ces jeunes. On se construit en s’opposant, en se définissant par rapport à quelqu’un qui est différent de soi, et qui en plus a une position d’autorité relativement reconnue. Dire "moi j'aime pas ce que tu aimes, moi j'aime ça", c’est une manière de travailler ses propres choix, de les élaborer, de les argumenter par rapport à quelqu’un d’autre, qui a d’autres choix. Comment faire cela aujourd’hui, se construire quand parents et enfants ont chacun leurs pratiques, sans aucune communication ?

Ensuite, on constate que pour ces jeunes, beaucoup d’objets culturels liés à la culture « humaniste » leur sont devenus complètement étrangers, qu’il s’agisse des films en noir et blanc ou des livres – qui sont « aussi en noir et blanc », comme me le faisait remarquer un garçon ! Sans être réactionnaire, on voit bien que cela pose des problèmes pour l’enseignement de matières fondées sur un rapport au passé, comme l’histoire ou le français, où les professeurs doivent transmettre des contenus qui n’ont aucun sens par rapport à l’univers culturel des jeunes.

Enfin, mon enquête a montré un certain renforcement des clivages de sexe, avec en particulier un mépris des garçons pour la culture féminine, davantage centrée sur des formes sentimentales, commerciales et populaires, notamment en matière de musique. J’y vois une sorte d’attitude revancharde parce qu’ils se sentent humiliés d’être désormais de moins en moins bons à l’école. Plus généralement, on constate un creusement des écarts entre un univers féminin, avec plus de lecture et de télévision, et un univers masculin très axé sur les technologies et l’échange. Et je ne sais pas comment tout cela va pouvoir s’équilibrer.
NOTES
(1) P. Bourdieu et J.-C. Passeron, Les Héritiers. Les étudiants et la culture, 1966, rééd. Minuit,1994.
(2) H. Glevarec, Libre antenne. La réception de la radio par les adolescents, Armand Colin, 2005.
(3) F. Dubet, Les Lycéens, Seuil, 1991. Dominique Pasquier
Dominique Pasquier est sociologue, directrice de recherche au CNRS, membre du Centre d’études des mouvements sociaux (EHESS/CNRS).




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